Analyse de "Alter Mann"
Cette chanson, peut être plus que les autres, ne peut certainement pas se résumer à une seule interprétation, tant elle est chargée de symboles.
Voici donc une des interprétations, parmi tant d’autres.
Il attend la brise du midi
La vague arrive épuisée et se repose
Chaque jour avec un éventail
Le vieux lisse l'eau
Ici est indiqué le métier du vieil homme : chaque jour, il lisse l’eau, c'est-à-dire qu’il fait que notre vie est stable, que tout va bien pour nous. L’eau symbolise la vie, qui coule.
Je lance la pierre pour m'amuser
La pierre fait des ronds dans l'eau
Le vieux me regarde tristement
Et a lissé l'eau à nouveau
Ceci montre que les jeunes générations peuvent être sauvages. Nous buvons, nous droguons, faisons la fête, et sommes un peu imprudent, sans se soucier des consequences.
Le vieil homme, par contre, sait mieux que les autres, et quand une "pierre" (un problème) est jetée dans l’eau (la vie), cela chamboule tout, ce qui rend le vieil homme triste ; lui qui tâche chaque jour de garder les choses calmes. Lorsqu’il lisse à nouveau l’eau, c’est les problèmes des jeunes qu’il arrange.
Sur le sable blanc, le vieil homme tremblant
Fume sa pipe
Seuls l'eau et moi savons
Pourquoi il utilise cet éventail
Le vieil homme ne fait rien d’autre que de rester sur le sable à fumer sa pipe. Lorsqu’il ne fait pas cela, c’est qu’il est en train de s’assurer que tout va bien. C’est tout ce que l’eau (la vie) et le narrateur savent : que le but de l’homme est de faire que tout aille bien.
Le doute sommeille comme un volcan,
Alors, je l'ai alors interrogé en hésitant
La tête baissée comme s'il dormait
Avant de mourir il m'a dit :
La prémonition dont il parle est la mort inévitable du vieil homme, mais avant qu’il ne parte, il donne quelque conseils aux jeunes (un peu comme les anciennes générations essayent toujours de donner des conseils aux jeunes, pour ne pas qu’ils fassent les mêmes erreurs).
Cette eau sera ton miroir
Quand elle sera lisse, alors seulement tu pourras voir
Combien de contes il te restera à lire (combien de temps l'histoire de ta vie va encore durer)
Et tu supplieras pour qu'on te délivre
Regarde ta propre vie et quand tu réalisera le temps que tu as passé ici, et ce que tu en as fait, tu sauras combien de temps il te reste à vivre. Quand tu le comprendras, tu voudras être sauvé de la mort.
L'éventail pressé contre son corps
Sa main se raidit dans son agonie
Ils ont dû lui briser les doigts
Et l'éventail reste abandonné sur le sable
Le vieil homme est mort, mais son rôle ne l’est pas. (Son rôle étant de lisser l’eau).
J'appelle le Vieux tous les jours
Pour qu'il vienne me délivrer
Je reste dans la brise du midi
Et je peux lire dans l'éventail
Maintenant, le jeune est devenu indépendant et souhaiterais que le vieil homme puisse être là, pour l’aider. La responsabilité du vieil homme est maintenant sienne, et il se souvient des mots du vieil homme…
Cette eau sera ton miroir
Et quand elle sera lisse, alors seulement tu pourras voir
Ce qu'il te reste à lire du conte de ta vie
Et tu supplieras pour qu'on te délivre
[b]Voici une autre proposition d'analyse, de Fabienne :[/b]
Proposition de lecture orientale de "Alter Mann" :
Je trouve, en effet, le texte et les images de cette chanson très orientaux. Ils pourraient faire l’objet d’une encre japonaise avec le vieux (sage), le jeune homme, au bord de l’eau, l’éventail. Il y a aussi toute la matière pour un conte oriental avec sa phrase énigmatique : « quand l’eau sera lisse tu pourras voir combien de contes il te restera à lire, combien l’histoire de ta vie va encore durer". A cet orientalisme se mêle le pessimisme et la douleur de l’esprit occidental : les doigts se crispent dans l’agonie sur l’éventail, on supplie pour être délivré de sa vie.
« Il attend la brise du midi / La vague arrive épuisée et se repose »
C’est la fin de la vie de cet homme qui a passé, jour après jour, cette fin de vie à lisser l’eau. La vague arrive épuisée, à l’agonie, elle aussi est sur le point d’arriver à la fin des contes qui sont la matière illusoire de sa vie.
« Chaque jour avec un éventail / Le vieux lisse l'eau »
« Je lance la pierre pour m'amuser / La pierre fait des ronds dans l'eau »
Le jeune homme lui, insouciant et vain, passe son temps à s’amuser en lançant des pierres dans l’eau, ce qui crée des remous concentriques. Aux yeux du vieux sage oriental, les actions sont vaines, elle forment le karma de la vie, les contes, les histoires de la vie qui ne sont qu’illusion. L’action est vaine, la pierre coule. Mais elle crée des remous. Il faut continuer à vivre les remous, les conséquences de ses actions en un cercle qui se referme autour de nous comme les ronds autour d’une pierre.
« Le vieux me regarde tristement / Et a lissé l'eau à nouveau »
Patiemment, comme un maître, le vieux a lissé l’eau que le jeune homme a de nouveau troublée, pour lui-même, et pour amener le jeune à comprendre à quoi il devrait s’occuper : non pas l’action, mais la contemplation. Il le regarde tristement: avec patience mais dans l’espérance qu’il comprendra.
« Le doute sommeille comme un volcan, »
Le jeune homme qui s’est occupé vainement à ses jeux, est envahi d’un doute, il veut comprendre pourquoi cet homme s’occupe de cette façon, inlassablement. Le doute sommeille comme un volcan. Un volcan qui est prêt à faire irruption, comme l’illumination, la connaissance ultime de la véritable essence de la vie. Il est prêt pour cette connaissance que le vieux lui transmet avant de mourir. Le vieux peut mourir en paix, il a fini de vivre les contes de sa vie, il a accompli sa mission sur terre, transmettre sa connaissance de l’essence de la vie au jeune homme. Il peut replier l’éventail des contes de sa vie.
« Alors, je l'ai alors interrogé en hésitant / La tête baissée comme s'il dormait / Avant de mourir il m'a dit : Cette eau sera ton miroir / Quand elle sera lisse, alors seulement tu pourras voir / Combien de contes il te restera à lire / Et tu supplieras pour qu'on te délivre »
Le vieux lui transmet la connaissance et lui enseigne la contemplation qu’il devra pratiquer pour comprendre ce qu’est véritablement sa vie. Mais il y a une douleur occidentale dans cette mort et cette transmission. La vie est un poids, on supplie pour en être délivré. Alors que le sage oriental la reçoit paisiblement comme le reste, l’instant venu.
« L'éventail pressé contre son corps / Sa main se raidit dans son agonie / Ils ont dû lui briser les doigts / Et l'éventail reste abandonné sur le sable »
Cette couleur occidentale de douleur apparaît bien dans ces lignes où les doigts se raidissent dans la souffrance sur l’éventail et que l’on doit lui briser les os pour le retirer comme on a brisé les os du Christ sur la croix.
« J'appelle le Vieux tous les jours / Pour qu'il vienne me délivrer / Je reste dans la brise du midi / Et je peux lire dans l'éventail »
De fait, le jeune appelle le vieux tous les jours non pas comme vers un maître, mais comme une prière de supplication. Il y a de la souffrance dans ce cheminement.
Mais le cheminement se fait par la contemplation qui fait perdurer la couleur fortement orientale de l’ensemble de la chanson. L’éventail est l’instrument par lequel on lisse l’eau, l’eau de son âme, pour la rendre assez paisible et limpide jusqu’à voir le fond des choses. Mais l’éventail est aussi comme un livre dans lequel on peut lire les différents contes de sa vie. Les contes expriment bien l’illusion totale qui est le tissu de la vie. On peut le replier ou le déployer, les épisodes se vivent comme des étapes qui sont les différents maillons du karma, jusqu’à ce que celui-ci soit épuisé et que l’on puisse enfin être délivré du fardeau de la vie. Lire les contes de sa vie et les lire comme tels, constitue la distance que l’on prend par rapport à sa vie, et est l’essence de la contemplation. On se regarde vivre et l’on est plus l’esclave de l’action et de ses conséquences, de la pierre jetée dans l’eau qui crée des ronds et qui pousse à relancer d’autres pierres aussi, inutilement, pour l’amusement. Toutes tombent au fond de l’eau et troublent la vision de l’âme.
Une encre, un conte japonais très sombres avec, en filigrane, les états de douleur de l’esprit occidental. Aspiration à la paix, intuition de l’illusion de la vie et de sa nature véritable, mais ceci se fait dans la douleur et le tourment. L’enfer est sur terre.
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