Rammstein dans la presse

Rammstein: la guerre du feu

Rammstein
Ce soir, on vous met le feu…

Les martiales incantations de ses albums donnent le tournis ou glacent les sangs, les geysers de flammes font de ses prestations scéniques l’attraction du moment.
Rammstein joue avec les ambiguïtés, jugule le malsain par le théâtral. Bref, il fait parler de lui et ne laisse personne indifférent. Mais du Rammstein « de l’intérieur », on ne savait rien, petit pré carré fermement protégé. C’est cette muraille que nous avons tenté de percer…

Treize mois. Il n’aura pas fallu plus de treize mois pour que le nom Rammstein s’impose comme une évidence en France. Certes, en abrupts termes marketing et commerciaux, on n’en est pas encore chez nous à imaginer construire des châteaux en… Bavière. Si Rammstein est devenu incontournable dans les esprits et les conversations, c’est de manière plus diffuse et tout sauf « quantifiable ». Rammstein attise et attire, Rammstein rebute, Rammstein appâte, Rammstein énerve. Pas de demi-mesures. Jusqu’aux plus réfractaires qui savent que ce groupe possède quelque chose, qu’il a défini un nouveau territoire, une nouvelle norme.

Des explications, on pourrait tenter d’en ébaucher par wagons entiers. On ne serait pas forcément plus avancé. Parce que, tout de même, six gus maquillés, robotisés, éructant leurs sales histoires d’inceste, sodomie, sadomasochisme dans la langue de Goethe, fallait vouloir y aller pour les imaginer remplir des salles de Lisbonne à New York, de Barcelone à Los Angeles… D’autant mieux que les débuts ne laissaient présager rien de très très reluisant. On se souvient comme ça d’une conversation « off the record » avec les gars de Clawfinger nous racontant comment Till et ses hommes s’étaient faits proprement jetés de scène (avec un magnifique ballet de jet de canettes à la clé…) un triste soir d’automne 1995 au fin fond de la Pologne.

Oui mais voilà, chez ces gens-là, l’adversité agit comme un moteur. Comme il nous le sera confirmé plus tard, ce sentiment du « seul contre le monde entier », ils ont vécu avec depuis toujours, pour au final se blinder une carapace à toute épreuve. Car au-delà du clinquant, des artifices scéniques en tout genre qui ont fait des concerts de Rammstein ce rendez-vous systématique du spectaculaire, c’est de détermination exacerbée dont il est question ici. Une envie imputrescible de dominer le monde pour avoir trop longtemps végété dans une austérité désespérément grisâtre ? Probablement, bien qu’ils n’oseront jamais l’avouer aussi franco. C’est néanmoins assez clair pour peu que l’on veuille lire entre les lignes d’un discours s’en tenant trop souvent aux contours balisés du genre, Till Lindemann (chant), Richard Kruspe (guitare), Christian « Flacke » Lorenz (claviers), Oliver Riedel (basse), Christoph Schneider (batterie) et Paul Landers (guitare) n’ont fait que poser les premières bases avec Herzeleid et Sehnsucht, ces deux albums improbables où métal et techno ont décidé de ne faire plus qu’un, sans que l’assemblage n’admette pour autant de se limiter aux aspérités ombrageuses et cauchemardesques ailleurs répertoriées.

Et l’on serait près à parier qu’a posteriori ils aient fini par se délecter de tous ces coups de griffe, ces polémiques un peu bancales qui voulaient voir en eux les nouveaux démons absolus, néo-nazis qui ne voudraient pas dire leur nom. On n’en a peut-être pas conscience de ce côte-ci du Rhin, mais chez lui, dans cette Allemagne si mal à l’aise avec tout ce qui sort des cadres rigides du consensus (mauvais souvenirs obligent !), Rammstein, c’est à la fois le beau et le laid, celui qui réveille la fierté nationale (au point de voir chacun de ses albums passer le cap du million d’exemplaires vendus) et en même temps la dérange parce que décidément trop en marge, trop… dangereux. Comme si, de toute façon, toute l’identité de Rammstein ne pouvait reposer que sur des malentendus.

Des malentendus qui appellent des explications. Or, à ce petit jeu de la justification, Rammstein n’a jamais été le client idéal, même si on le soupçonnerait volontiers en la matière d’entretenir sciemment cette science du « no comment » finalement plutôt… rentable, à tout point de vue. Des six, Richard Kruspe est certainement celui qui se démarque le plus de la… masse dès lors qu’il s’agit de dialoguer. On ne s’est pas gênés pour en profiter.

 

Le cœur et la raison
Vous n’avez pour ainsi dire jamais parlé de l’avant-Rammstein, de ce que vous faisiez les uns et les autres…
Rammstein est né de la douleur (rires). Une femme m’avait quitté et pour la toute première fois de ma vie, ça m’avait vraiment blessé. Je jouais alors dans un autre groupe, Orgasm Death Gimmick (rires), mais avec cet épisode j’ai ressenti le besoin de me rapprocher de certains potes et de prendre une autre orientation musicale. Avec Orgasm…, on jouait un metal crossover, très inspiré par le rock US. L’idée derrière Rammstein était de créer quelque chose d’unique en s’appuyant sur une combinaison de machines et de concepts personnels. ET de travailler avec des gens qui seraient des amis. C’était essentiel. On voulait créer un clan, une caste. Le plus curieux est qu’au moment où nous avons formé Rammstein, chacun de nous venait de casser avec sa nana. Ça nous a forcément rapprochés encore davantage (rires) !

Comment vous êtes-vous rencontrés précisément ?
On faisait tous de la musique dans notre quartier. Au tout début, on avait monté un truc à trois avec Schneider à la batterie et Oliver à la basse. C’était même moi le chanteur ! Till n’est arrivé qu’après. ON vivait dans le même appart’ avec Olli à ce moment-là. Avec Till, on se connaissait depuis plus de dix ans, pour avoir grandi dans le même quartier. Quand j’ai décidé de me concentrer exclusivement sur la guitare, conscient que le chant n’était vraiment pas mon truc, c’est lui que j’ai appelé naturellement. Je savais qu’il correspondrait exactement à ce dont nous avons besoin : un bon chanteur mais surtout une présence, une vraie personnalité. Dans l’optique de la scène, c’est primordial. À la limite, ce côté performer était plus important que le chant. Paul et Flacke nous ont rejoint plus tard. Ils avaient vu le groupe plusieurs fois sur scène à Berlin et le projet les faisait baver d’envie (rires). En fait, Rammstein a commencé comme un projet parallèle. Mais très vite, tout le monde a compris qu’il se passait quelque chose de très fort entre nous, quelque chose que nous ne trouvions plus dans nos autres groupes.

L’impact visuel, était-ce quelque chose de pensé, de décidé depuis les premiers jours ?
Oui. On voulait se démarquer par tous les moyens du groupe metal stéréotypé, ne pas être parmi la masse. Qui plus est, Till n’était pas très expérimenté niveau chant et il était obsédé par l’idée d’être en connexion avec la terre. Ça revenait sans arrêt chez lui. Cette connexion, ce fut le feu et l’utilisation que nous en avons faite depuis.

Partiez-vous avec la volonté d’intégrer des considérations artistiques plus générales, voire historiques ? Il est par exemple difficile parfois de ne pas relier Rammstein avec des atmosphères assez proches de certaines sonorités du Berlin des cabarets des années 30…
(silence) Vraiment ? Je ne sais pas, je n’étais pas né à l’époque (rires) ! Non, une fois de plus, l’idée de départ était de créer quelque chose de fort, d’immédiat, visuellement. En même temps, on était conscients qu’il ne pouvait y avoir que ça. C’est comme ça qu’on a énormément travaillé pour que, musicalement, nous ayons à présenter de vraies chansons. L’un et l’autre étaient indissociables. On a toujours fonctionné comme ça, l’un et l’autre en parallèle. Tant et si bien qu’aujourd’hui, quand j’écris une chanson, je cherche à imaginer en même temps ce qu’elle pourrait nous offrir comme opportunités visuelles.

Malgré tout, cet impact visuel est si fort, à commencer par la scène. Le risque n’est-il pas que le public ne s’intéresse à vous que pour ça, qu’il ne voit en Rammstein qu’une simple « attraction » ?
Bien sûr qu’il existe. Nous en sommes conscient et c’est ce qui fait notre force à mon avis. On a toujours en nous ce petit clignotant qui nous dit que nous ne pouvons pas nous permettre le moindre « à peu près » musical. Entre le visuel et la musique, c’est chez nous une question de balance permanente. Si elle penche d’un côté, c’est foutu…

 

A l’Ouest du nouveau
Pour un groupe venant de l’ex-Berlin-Est, en quoi la perception de l’autre côté de cet ancien mur, à commencer par les States, est-elle différente ?
C’est assez flou. J’ai envie de dire que ce que je vois, je le vois avec mes propres yeux, indépendamment de ce contexte Est-Ouest. En fait, on se sent un peu en porte à faux vis-à-vis de ce genre de considérations. Parce que là, on raisonne de manière globale, une perception bloc contre bloc. Or, depuis toujours, nous avons eu le sentiment d’être à part, à l’écart, isolés. Musicalement, rien de ce que nous avons toujours fait, avant ou depuis Rammstein, ne semblait avoir le moindre lien avec ce que les autres groupes autour de nous pouvaient proposer. Nous n’avons jamais appartenu à une famille, à une communauté, y compris en Allemagne de l’Est. C’est d’ailleurs probablement ce qui a renforcé notre unité, on ne pouvait compter que sur nous-mêmes. C’est à travers cette idée de collectivité que Rammstein existe depuis le début. C’est en elle que nous avons puisé notre force, que nous avons su trouver les réponses qu’il fallait dans les moments difficiles, quand on nous rejetait parce que trop différents. C’est encore vrai aujourd’hui. Là, on découvre avec les States quelque chose de nouveau où personne ne nous attend ni n’a de raisons de nous faciliter la tâche, et cet esprit collectif nous aide à progresser avec sérénité.

Justement. Pour « amadouer » le marché américain, on avait annoncé un album tout en anglais, mêlant des titres de Herzeleid et Sehnsucht. Cela ne semble plus d’actualité.
On y avait pensé, pourquoi le cacher. C’est dans cette optique que nous avions enregistré des versions en anglais de « Engel » et « Du Hast » pour la version américaine de Sehnsucht, un peu pour voir et aussi sur la requête de notre label US, Slash Records. Ils ont été envoyés dans les deux formats, allemand et anglais, aux radios. Curieusement, toutes sans exception ont diffusé la version originale. Elles ont compris que le chant en allemand était partie intégrante de ces chansons, de ce que nous étions. À notre niveau, nous essayer à ces versions anglaises fut très enrichissant. Nous l’avons abordé comme une expérience, une manière de découvrir une certaine vérité par rapport à notre musique. Pour être tout à fait franc, la réaction des radios US nous a rassuré car elle démontrait que l’identité de Rammstein va au-delà de la langue, des consonances. Elle était la preuve que nous étions parvenus à faire passer quelque chose, des émotions, des sentiments, au-delà de la barrière linguistique. Forcément, ça m’a rappelé la situation inverse, lorsque, adolescent à Berlin-Est, j’écoutais du rock et que je n’avais pas besoin de décrypter les paroles pour qu’il fasse passer quelque chose en moi. Oui, faire accepter nos chansons en allemand, on prend ça comme une grande victoire…

 

Polémique, ta mère !
On sait que Rammstein a connu quelques problèmes en Allemagne avec certains médias laissant entendre une relation du groupe avec l’idéologie néo-nazie. Un succès du groupe aux States serait-il perçu comme une revanche, comme la plus belle des ripostes aux critiques et polémiques de tout ordre ?
Non. On ne répond pas à la connerie ! Cette rumeur quant à nos liens avec la droite radicale est de l’histoire ancienne. Nous nous sommes expliqués, avons démonté point par point toutes ces fausses accusations, il n’y a pas à revenir dessus. Aux States, les gens perçoivent Rammstein pour ce qu’il y a à proposer artistiquement et seulement ça. En Allemagne, on n’a pas compris où nous voulions en venir, comme je le disais tout à l’heure, nous n’étions rattachés à aucun style précis. En fait, c’est notre différence qui a fait peur et qui a provoqué toutes ces imbécillités. Mais le problème va plus loin quelque part : on a voulu nous enterrer sans vouloir faire l’effort de nous écouter, par fainéantise en quelque sorte. Parce que nous ne rentions pas dans le moule, nous étions forcément dangereux ou suspects. Les prétendus néo-nazis ne sont pas forcément ceux que l’on pensait, non ?

Sans vouloir rajouter de l’huile sur le feu au rayon polémique, quand on décline dans ses textes des thèmes aussi scabreux ou provoquant que l’inceste ou le sadomasochisme, il n’y a pas lieu de s’étonner d’un, hum, retour de flammes…
Tout à fait d’accord. Rammstein est extrême, provocateur. Mais faut-il pour autant prendre tout ce qu’il évoque dans ses chansons au premier degré ? Que l’on étudie attentivement nos paroles et on verra que nous ne faisons pas l’apologie de l’inceste, de la sodomie, du sadomasochisme ou je ne sais quoi encore. Tout ce que nous écrivons s’articule autour d’un thème, un seul : l’amour. Sous toutes ses formes. Et dans l’amour, il y a le sexe et toutes les déviances que celui-ci peut engendrer. Derrière la brutalité de nos messages, il y a autre chose, à commencer par une volonté de provoquer une réaction, de faire prendre conscience de certaines réalités. Que je sache, l’inceste, la pédophilie ou le reste, ce n’est pas Rammstein qui l’a inventé. Ouvre n’importe quel journal, regarde la TV…

La nécessité de vous expliquer sur vos motivations, de fournir des éclaircissements comme tu viens de le faire, est-ce quelque chose que vous avez complètement « intégré » dans le groupe ?
Complètement, non. On sait cependant qu’il y aura toujours des questions auxquelles il faudra répondre et ce n’est pas un problème en soi. Là où ça peut le devenir, c’est quand ces explications n’amènent rien. Qu’en face, on persiste à s’en tenir à ses premières impressions, à ses intuitions, à ses préjugés. Et ça, oui, c’est pesant… On ne peut pas se défendre sans arrêt contre des procès d’intention.

À notre tour de jouer un peu les provocateurs : Rammstein est-il un groupe macho ?
(rires) Vaste sujet ! Premier problème : il me semble que la définition du mot macho varie selon les pays. De mon point de vue, je dirais que non. Nous pouvons tous être des gentlemen quand nous voulons (rires) !

Y a-t-il un sujet, une orientation dont vous savez à l’avance que Rammstein ne s’y essaiera jamais ?
Oui, celle qui consisterait à se répéter (rires) !

Xavier Bonnet – remerciements à Francisca Brechbuehler pour la traduction

 

 

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