Interview de Rammstein

Rammstein

Depuis le premier opus Herzeleid et une apparition remarquée sur la bande originale du Lost Highway de David Linch, Rammstein a acquis un statut d'icône au sein de la scène dark et métal, rencontrant au niveau mondial une popularité massive. Sur Mutter , sorti en 2001, les riffs martiaux de la formation métal-indus allemande avaient franchi un nouveau palier : les orchestrations prenaient pour la première fois une place conséquente, enrichissant largement les textures des claviers et un propos assis jusque-là sur une formule légèrement cybernétique, mais d'essence rock.

Le 21 septembre Rammstein sortira un quatrième opus très attendu, Reise Reise, dont l'écoute partielle ("Amerika", "Reise Reise", "Mein Teil", "Dalai Lama",  "Amour", "Keine Lus", "Morgenstern" et "Los") et ultra-surveillée dans les locaux d'Universal à Paris confirme l'évolution définitive du collectif vers des sphères plus expérimentales. Mais au travers de cette nouvelle progression, les mélodies accentuent une quête de rigueur et d'efficacité, servie par une production bouleversante.

Richard Kruspe-Bernstein, guitariste, nous livre aujourd'hui ses premières indiscrétions sur le passé récent et l'actualité de Rammstein, prélude à l'interview plus détaillée du groupe que vous trouverez dans D-Side 24 à la rentrée.

Rammstein, il y a peu, a cherché et trouvé un double pour ta personne, une sorte de sosie... Quel était le but de cette démarche?
Richard Kruspe-Bernstein : C'est parce que je suis extrêmement malade en ce moment (rire)...Non... En fait, cette idée rejoignait une préoccupation que nous avions à propos du tournage du clip pour notre nouveau single, "Mein Teil". La chanson traite de l'affaire de cannibalisme qui a secoué récemment l'Allemagne (ndlr : le cannibale de Rothenburg, Armin Meiwes, condamné fin janvier 2004 à huit ans et demi de prison par le tribunal de Cassel pour le dépeçage et la consommation, en 2001, d'un ingénieur berlinois). Ce type recherchait ses futures proies sur Internet, et la victime avait émis auprès de Meiwes le désir de se faire manger par lui. Nous avons souhaité aborder cela dans la vidéo, qui devait contenir une performance en rapport avec la danse. Chaque membre de Rammstein devait participer physiquement au clip, mais je n'ai pas vraiment une sensibilité accrue à l'expression corporelle. Ce n'est pas quelque chose de très naturel pour moi. Il m'était difficile de m'imaginer réaliser une danse, surtout sur un tel sujet. J'en ai parlé au management, et on a décidé de me trouver un double. On a donc passé une annonce sur notre site Internet, et on a reçu trois mille réponses. La personne que nous avons retenue n'apparaîtra que sur la vidéo, elle ne se trouvera pas sur scène avec nous évidemment.

Y a-t-il eu des raisons particulières qui ont présidé au choix de "Mein Teil" comme premier single ?
Nous avions le sentiment que ce morceau avait un mouvement particulier. Lorsqu'il s'agit de choisir un premier extrait, il y a toujours une part de sacrifice et de subjectivité. Nous en avons beaucoup discuté, et il s'avère que "Mein Teil" est un des morceaux les plus durs du nouvel album, tout spécialement au niveau des textes. Nous étions tous d'accord à son sujet, c'est vraiment un choix qui vient du groupe.

Des remixes de "Mein Teil" ont été réalisés par les Pet Shop Boys et Arthur Baker pour achever le contenu de ce premier extrait...
Oui mais à l'heure où nous discutons, nous n'avons pas fait de choix définitif sur les remixes qui figurerons sur le maxi-single... Le fait de faire appel à des personnes externes relève d'un choix de notre maison de disques, car nous étions un peu fatigués, voire ennuyés, par l'idée de remixer nous-mêmes le morceau.

Pourtant, en tant que remixeur, Rammstein a une activité qui s'est développée pour de nombreux artistes (ndlr : "Black Leather Cat Suit Mix" de "Spookshow Baby" de Rob Zombie, le "Sauerkraut Remix" totalement électro du "Mobscene" de Marilyn Manson, etc.). Comment cela fonctionne-t-il ? Tous les membres sont-ils impliqués dans le travail du remix signé Rammstein ?
C'est une activité que nous maintenons séparée de celle de la création pour le groupe. Selon les artistes et les morceaux que Rammstein est amené à retravailler, une, deux ou trois personnes de groupe, voire plus s'impliquent sur un remix. En fait, nous avons eu tendance à beaucoup utiliser le nom "Rammstein" lorsque nous avons débuté cette activité, alors que tout le monde s'impliquait de la même manière au sein de groupe sur ce type de projets. Mais le travail du remix correspond désormais en interne à quelque chose de plus mouvant. Nous donnons de temps à autre d'autres appellations que celle du "Rammstein remix", et pourrons être amenés à préciser le nom des personnes investies dans tel ou tel boulot de ce genre.

Vous ne donnez pas systématiquement aux remixes ce qu'on attendrait de Rammstein a priori : le gros son de guitare, la grosse rythmique...
Oui, c'est vrai. Parce que lorsque nous sommes chargés d'un remix, nous l'envisageons davantage comme un moyen d'aborder le travail musical d'une manière différente de celle dont nous avons l'habitude au sein de Rammstein. Finalement, il ne s'agit plus de Rammstein, il s'agit de faire ressortir la manière dont nous voyons un morceau qui ne nous appartient pas, et qu'on nous propose de projeter vers un ailleurs.

Rammstein a publié un DVD intitulé Lichtspielhaus en décembre 2003, qui comprenait vos clips et une rétrospective de plusieurs concerts. Qu'est-ce qui vous a éloignés de l'optique DVD live intégral que le groupe avait inaugurée sur Live aus Berlin en 1999 ?
Live aus Berlin était sorti il y a à peine 2 ans. Il a rencontré un grand succès car il captait un show très important à Berlin, que ce soit sur le plan de la mise en scène ou sur celui de son. Cela prend énormément de temps de concevoir et créer une telle performance, de l'enregistrer, de la filmer, d'agencer l'ensemble... Du strict point de vue du temps que nous pouvions consacrer à l'édition d'un second DVD, renouveler l'expérience était tout simplement impossible. Mais nous voulions absolument laisser une trace, car Rammstein s'était encore inscrit dans la progression à travers sa dernière tournée. Chaque expérience dévoile de nouvelles visions sur notre propre musique. Notre évolution intellectuelle nous amène à d'autres idées ou conceptions que nous pouvons intégrer à une performance en concert, laquelle se doit de rejoindre certaines attentes publiques comme d'assimiler notre progression propre. D'où Lichtspielhaus , qui a tâché de capter cela.

Rammstein a-t-il commencé à imaginer les contours de la prochaine tournée ?
Non, en réalité nous avons été très accaparés par la réalisation du nouvel album. Cela a été très enthousiasmant, mais éprouvant. Et cela continue, car nous devons finaliser le travail autour du premier clip et de la promotion. Nous commencerons à travailler sur le contenu du show en août. Nous avons décidé de consacrer un mois entier à la conception de nos prochaines performances.

On attend toujours le premier single. Sa date de sortie a été repoussée maintes fois...
Oui. En fait, l'industrie de la musique connaît des bouleversements drastiques ces jours-ci, elle agit avec prudence. Ce type de sortie ressort de choix éminemment politiques, qui dépendent de la stratégie commerciale d'un label. Pour comprendre cela, il faut essayer de saisir ce qu'est une maison de disques, dont la logique s'applique à un niveau international. Les choix qui sont faits par une compagnie peuvent varier d'un pays à un autre, il y a vraiment là-dedans une grande part de stratégie. La logique du "single" ne fonctionne pas partout de la même manière : il peut y avoir des phases de test, par exemple la sortie initiale du single en Allemagne et en fonction des retours sur ce pays, une sortie du même single sur la totalité de l'Europe. C'est donc dans le but de pousser davantage notre réflexion à ce niveau que nous avons repoussé la sortie du maxi-single Mein Teil .

Le prochain album de Rammstein, comme de coutume, a été enregistré à plusieurs endroits : en Espagne, à Berlin...
Oui, nous faisons toujours cela. Nous aimons l'idée que le voyage nous amène tous à un endroit où nous allons trouver les moyens de nous concentrer ensemble, et de focaliser sur l'essentiel. Tout le monde dans le groupe habite à Berlin, excepté moi-même qui vis à New York. C'est difficile, dans ce contexte surtout, de conjuguer les impératifs familiaux et artistiques, et de rester cohérent par rapport au travail et à son but. Il fallait donc nous retrouver, premièrement. La seconde raison pour laquelle nous nous sommes rendus en Espagne, c'est parce que nous aimons ce pays et son climat. Initialement, nous avions décidé de retourner aux studios français Miraval, où nous avions enregistré Mutter , mais des problèmes d'emploi du temps nous ont contraints à enregistrer les parties de batterie à Stockholm puis à Berlin. Il ne nous reste que la masterisation à réaliser, et... ce sera prêt !

Penses-tu que l'endroit où le groupe se trouve à tel ou tel moment du processus a une influence sur la manière dont il conçoit et réalise sa musique ?
Mmmmh... D'une certaine manière, tout nous affecte lorsqu'on est engagé dans une progression comme la nôtre. N'importe quel élément extérieur peut affecter l'humeur ou l'énergie qui se déploie sur un projet. Un lieu peut en effet nous inspirer des sensations neuves, qui font qu'on aboutira à des textures ou des arrangements différents de ceux qu'on avait initialement envisagés lors des séances de répétition.

Pour le nouvel album, le studio a-t-il été un moyen pour Rammstein d'entériner des choix pré-établis, ou plutôt un endroit où vous avez expérimenté ?
Nous avons envisagé le studio d'une manière différente, cette fois. Il s'agissait davantage de reproduire exactement ce que nous avions dans l'esprit. De mon point de vue, nous nous sommes donnés de gros moyens qui nous ont permis d'entrer en studio dans une optique d'achèvement. Nous avons beaucoup joué, jusqu'à atteindre notre but. Nous nous sommes donné cette liberté. Cela nous a rendus très créatifs au sein du même studio, davantage, sans aucun doute, que dans le passé.

On ressent très nettement cette soif créative à l'écoute des titres du nouvel album. Il nous fait découvrir un Rammstein aussi puissant... qu'acoustique parfois, comme sur "Amour", une ballade très pop, ou sur un titre particulièrement atypique : "Los"...
Il n'est pas certain que "Los" apparaisse sur le nouvel album. Ce titre a une histoire un peu particulière : il fait partie de ceux qui furent composés pour Mutter mais qui n'ont pas été finalisés à un niveau que nous estimions satisfaisant. Nous sommes donc revenus sur les maquettes, avons commencé à poser des arrangements acoustiques et... ça sonnait très bien. Ca devenait une nouvelle chanson, un nouveau Rammstein, une sorte de groove country dans lequel on retrouve nos gimmicks.

Cela signifie-t-il qu'on pourrait voir un jour Rammstein assurer un set complètement acoustique, quelque chose comme de l' "unplugged" ? Ce serait tout de même assez extraordinaire...
Définitivement, oui. Nous sommes capables de tout.

 

Par Emmanuel Hennequin

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