Interview de Rammstein

Le feu de l'enfer

Quatre ans après le méga succès international que fut Sehnsucht, Rammstein revient sous les feux de la rampe avec un troisième album studio, Mutter. Monumental de puissance, ce dernier peut s’avérer être un tournant dans la carrière du groupe. La route vers une gloire universelle ?

Effectivement moins martial (exception faite de quelques titres dont « Links 2 3 4 ») et moins rapide que ses prédécesseurs, Mutter propose des morceaux au tempo plus lent sans pour autant perdre la puissance qui caractérise le groupe. Le contraste entre la musique et le chant se fait encore plus grand, plus marquant. S’il peut dérouter le fan aguerri à la première écoute, Mutter suit une logique évolution depuis Herzeleid. Celui-ci, très brut, a été suivi par un Sehnsucht plus « produit », plus travaillé. Mutter, quant à lui, bénéficie d’arrangements exceptionnels, d’orchestrations du meilleur effet, et ce, est-il besoin de le repréciser, sans prendre le pas sur le côté puissant du groupe. Les riffs made in Rammstein sont toujours là, le chant grave, toujours en allemand, contraste encore plus avec la musique, et les mélodies sont omniprésentes. Nous sommes là face à un grand album, et il sera dur d’attendre le 2 avril, jour de sa mise en bacs.

Avant la release-party officielle qui doit se tenir courant février, nous avons été conviés à nous rendre à Postdam, à quelques kilomètres de Berlin, afin d’assister au tournage du clip du premier single, « Sonne ». Le simple et la vidéo seront normalement disponibles le 12 février. La vidéo a été tournée aux Parkstudios, haut lieu du cinéma allemand, là où a notamment vu le jour l’ancêtre du Nounours de Bonne Nuit Les Petits ! C’est Jörn Heitmann, connu pour son travail avec Tiamat, mais également avec Lou Bega et d’autres stars internationales, qui s’est attelé à la mise en scène.

Le scénario du clip de « Sonne » est une relecture du conte de Blanche Neige, celle-ci apparaissant comme une femme dominatrice ayant des rapports plus ou moins sado-maso avec ses nains, les membres du groupes. N’ayant bien entendu pas vu le résultat final, nous sommes impatients de nous payer une tranche de rire devant un tel clip qui promet d’être drôle. L’humour et le second degré sont les maîtres mots de cette vidéo. Ainsi, par exemple, pendant le refrain, lorsque Till déclame : « Hier kommt die Sonne (Voici venir le soleil) », un canon à neige déverse des tonnes de flocons blancs du meilleur effet. Les Rammstein ont utilisé de gros moyens, et le budget du film a dû être assez conséquent.Le studio est en fait un vaste hangar dans lequel ont été construits quatre décors différents. Le premier, une mine en carton-pâte verra apparaître les membres du groupe déguisés en mineurs à la sauce Mad Max : Fringues salies à la suie, visages noircis, genouillères de motards et piolet à la ceinture. Deux décors servent aux scènes se déroulant en intérieur, l’un pour la chambre des nains, l’autre pour la pièce commune. Le dernier, enfin, a servi à tourner les scènes en extérieur. Il représente une petite colline sur laquelle trône un gros arbre mort duquel pend une unique pomme symbolisant certainement le péché. Le moment fort du clip repose sur la mort de Blanche Neige, alors doublée par un géant d’au moins 2,40 mètres, allongé dans un cercueil de verre ! Ce dernier sert à marquer la différence de taille entre les Rammstein/nains et Blanche Neige.Entre chaque prise, un temps interminable pendant lequel les techniciens préparaient le plan suivant nous a permis d’écouter l’album en intégralité dans la grosse Mercedes de la responsable de la maison de disques allemande, et surtout de glisser quelques mots aux musiciens, acteurs d’un jour. Suit donc l’intégralité de l’entrevue que nous avons pu avoir avec Richard Kruspe, faiseur de riffs de la Mannschaft.


Hard-Rock : Pour commencer, revenons un peu en arrière, à l’époque de Sehnsucht. Afin de conquérir le marché américain, vous avez sorti des versions en anglais de certains de vos titres. Que penses-tu de ces relectures ? Etait-ce nécessaire ?

Richard Kruspe : Nous avons effectivement enregistré deux titres en anglais, « Du Hast » et « Engel ». En fait, c’est notre maison de disque américaine qui nous l’avait demandé, pensant qu’il était suicidaire de ne proposer que des titres en allemand. Mais quelque temps après, nous nous sommes aperçus que le public et les DJs US n’aimaient pas ces versions. Je pense que les textes en allemand et notre musique forment une unité. Pour cette raison, nous avons mis de côté les versions anglaises et nous nous sommes contentés des versions originales. Elles sont beaucoup mieux ainsi, non ?


L’histoire de Rammstein a été émaillée de problèmes concernant le fascisme. Lorsque tout est rentré dans l’ordre, vous avez sorti une vidéo du single « Stripped » (une reprise de Depeche Mode) contenant des images de Leni Rifenstahl, connue pour être une cinéaste à la solde du IIIe Reich. Et sur Mutter, le morceau « Links » commence par des bruits de bottes assez douteux...
Pour ce qui est du clip de « Stripped », nous avons utilisé des images de Leni Rifenstahl pour leur esthétique. Ce sont des images de Jeux Olympiques. Ce n’est que pour des raisons esthétiques que nous avons utilisé ces images, pas pour leur côté politique. Pour ce qui est de « Links », nous avons voulu montrer avec ce titre que nous sommes à gauche, « Links », signifiant « gauche ». Dans la chanson, le texte dit « Mon cœur est à gauche ». C’est aussi un gimmick militaire : « Gauche, 2, 3, 4, gauche, 2, 3, 4, etc. », mais nous voulions vraiment montrer avec ce titre que ne sommes pas d’extrême droite, comme certains veulent le faire croire, mais bien à gauche. Faire de la musique heavy ne signifie pas forcément avoir des opinions politiques à droite de la droite, fascistes. Nous avons également voulu montrer que le monde n’est pas noir ou blanc, qu’il est plus nuancé : avoir les cheveux courts n’est pas forcément synonyme de skinhead ou de fasciste.


Mais n’as-tu pas peur que les non-germanophones, au premier abord, ne s’offusquent ?
Je comprends que les gens puissent avoir peur de ça. Mais ceux qui s’intéressent vraiment à la musique de Rammstein ont la possibilité d’avoir la traduction des textes, que ce soit en anglais ou en français, dans les livrets de nos CDs ou sur Internet. Ils verront alors que nos paroles n’ont rien à voir avec le fascisme ou l’extrême droite. Nous sommes à gauche et très ouverts. Les Sex Pistols, par exemple, ont également fait un morceau dans lequel il y a des bruits de bottes, et personne ne les a jamais taxés de fascistes. De plus, nos textes sont très simples et la voix est mise en avant dans Rammstein. Il n’y a donc aucune raison pour que nos paroles soient comprises de travers.


Parlons maintenant d’autres choses. Vous avez joué au Japon et vous entamez dès lundi (NDLR : interview réalisée le samedi 13 janvier 2001) une petite tournée en Océanie. Avez-vous l’impression d’avoir conquis le monde ?
(rires) C’est un sentiment très unique quand un groupe réussit à avoir un succès international. Ce sentiment est d’autant plus fort que nous chantons en allemand, ce qui n’est pas évident à la base. Le marché de la musique est totalement dominé par la langue anglaise. Nous ne pensions pas qu’en ayant des textes dans notre langue natale nous puissions avoir autant de succès dans le monde. Nous sommes bien sûr très heureux d’en être arrivé là. Je crois que nous avons joué dans la plupart des pays importants, même en Amérique du Sud avec Kiss, en Argentine, au Brésil... On nous a accueilli là-bas comme des rois. Le public a été magnifique, très gentil, ouvert... Nous aimerions retourner sur ce continent très rapidement.


Seriez-vous prêts à faire des sacrifices pour exploser aux Etats-Unis ? A aller vivre là-bas, à abandonner le chant en allemand ?
J’ai personnellement déjà fait un pas dans cette direction puisque, l’an passé, je me suis marié à une américaine (rires) ! Je passe la moitié de mon temps en Allemagne et l’autre moitié à New York. Mais le groupe va rester basé en Allemagne. Il n’y a aucune raison de déménager puisque nous avons déjà un succès international en étant basé ici. Pour ce qui est du chant en allemand, je le répète, nous sommes convaincus qu’il fait partie de l’identité même de Rammstein. C’est la langue qui se marie le mieux à notre musique. Tout ça ne veut pas dire que nous n’irons pas un jour vivre en Amérique, mais pour le moment, ce n’est pas à l’ordre du jour. Nous sommes très heureux de vivre en Allemagne.


Vous avez enregistré Mutter au studio Miraval, dans le sud de la France. Pourquoi ce choix ?
Nous avons choisi ce studio pour le soleil (rires) ! Nous n’avons pas un tel climat chez nous ! Sérieusement, c’est un endroit où il y a beaucoup de place. Nous sommes
nombreux et avons donc besoin de beaucoup d’espace. C’est aussi un lieu mythique pour nous puisque des groupes aussi cultes que les Pink Floyd ou AC/DC ont enregistré là-bas. D’autant que les Pink Floyd ont enregistré The Wall dans ce studio. C’est notre producteur qui a trouvé ce lieu, et nous avons trouvé l’endroit merveilleux. C’est une sorte de monastère, dans le sens où c’est très calme et reculé. C’est loin de tout, au milieu des vignes. Le fait d’être isolé est très pratique pour se concentrer sur son travail.C’est une fois de plus Jacob Hellner (Clawfinger) qui a produit votre album...Tout à fait. Nous avons décidé de retravailler avec lui car c’est le producteur qui nous convient le mieux. Il est très créatif, mais aussi très bon psychologue. Il réussit parfaitement à faire sortir le meilleur de chacun des membres du groupe. C’est très agréable de travailler avec lui. Il a une très bonne vision de ce qu’est Rammstein, et il est très humain.


Avez-vous tout enregistré au Miraval ?
La grande majorité de Mutter a été enregistrée dans ce studio. Nous avons composé chez nous et avons enregistré quelques parties à Berlin, en Belgique et à Stockholm.

Il y a eu une rumeur qui disait que l’album allait être produit par Brendan O’Brien (Korn, Pearl Jam, Rage Against The Machine, Aerosmith, etc.)...
Quand nous étions en Belgique, nous avons essayé de mixer des morceaux avec notre ancien mixeur, Ronald Prent, mais après Miraval, son climat très romantique et ses machines hi-tech, aller dans un désert technologique n’était pas très cool. Après plusieurs jours, nous avons décidé de bouger et avons essayé de travailler avec Brendan, mais il ne restait que deux mois pour tout mixer et son emploi du temps ne le permettait pas. Jacob Hellner nous a présenté Stephan Glauman, qui avait déjà travaillé pour Clawfinger, et nous sommes partis pour Stockholm. Pour en revenir à Brendan O’Brien, nous avions émis l’idée de le faire mixer Mutter parce que son travail nous plaît beaucoup. Parmi mes albums favoris figure l’avant-dernier Limp Bizkit. La prod de ce disque est de très bonne qualité. Il a un son chaud, rond et puissant du meilleur effet.


Par rapport à Herzeleid et à Sehnsucht, les tempos sont plus lents sur Mutter. Peut-on toujours dire que Rammstein fait du tanz-metal ?
(rires) Hmmm, disons que Rammstein fait désormais du pop-metal !


Allez-vous toujours vous amuser avec le feu sur votre prochaine tournée ?
Absolument. Nous avons rencontré beaucoup de personnes dans le domaine de la pyrotechnie qui nous ont montré des choses formidables, et nous allons essayer de mettre en application de nouveaux procédés encore plus spectaculaires.


Avez-vous à nouveau l’intention de sortir des reprises en single ?
Nous avons déjà énormément à faire avec notre propre matériel, et il n’est pas prévu pour le moment que nous mettions des reprises en boîte. Tant que nous avons des idées et de l’inspiration, nous n’avons pas l’intention de faire des covers.


Par Sébastien Baert

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